Le risque de manquer de pétrole en 2025
Dans un monde qui consomme de plus en plus de pétrole, le risque existe de voir la production devenir insuffisante pour répondre à la demande en 2025
En 2018, le monde a pour la première fois passé la barre des 100 millions de barils de pétrole extraits par jour. La demande mondiale d’énergie à bas coût continue de croître, et rend plus complexe encore l’exigence de décarboner cette énergie pour rester sous les 2°C de réchauffement visés par l’accord de Paris. En témoigne la hausse tendancielle qui demeure sur la demande de charbon d’ici 2024.
"La capacité à comprendre précisément les trajectoires potentielles de la demande et de l’offre de matières premières ainsi que les incertitudes qui les accompagnent est une donnée-clé pour fournir des analyses exhaustives et pertinentes à destination des décideurs", affirment les auteurs de l’article "Is the oil industry able to support a World that consumes 105 millions barrels of oil per day in 2025 ?" publié dans Oil & Gas Science and Technology. Pierre Hacquard (Equinor), Marine Simoën (IFPEN – Iris) et Emmanuel Hache (IFPEN – Iris – EconomiX-CNRS) y évaluent le risque de resserrement de l’offre de pétrole à partir de 2025, qu’ils considèrent comme "loin d’être nul".
Sur quelles nouvelles ressources de pétrole peut-on compter ?
En 2018, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) projetait une hausse de la demande mondiale de pétrole de 99,2 millions de barils par jour (Mbj) à 106,4 mbj en 2025.
En face, le volume extrait des champs existants et actifs décline de 34 Mbj sur la période, voire 54 Mbj si la maintenance n’est pas optimale. Il faudrait donc, en six ans, mettre en service des nouveaux puits pour produire l’équivalent de 3 à 4 fois la production annuelle de l’Arabie saoudite.
Or, selon l’AIE, les investissements validés permettent d’espérer la production de seulement 19 Mbj supplémentaires, hors pétrole non-conventionnel américain (pétrole de schiste). En l’absence de nouveaux investissements dans le pétrole conventionnel, les trois chercheurs notent que la capacité de l’industrie pétrolière à répondre à la hausse de la demande repose en grande partie, dans les scénarios de l’AIE, sur la capacité des producteurs de pétrole de schiste à doubler leur production, pour passer de 7,419 Mbj (estimés par l’AIE en avril 2019) à 15 Mbj en 2025. "Pourquoi l’AIE n’envisage pas d’autres sources de production nouvelles que le pétrole non-conventionnel américain ?" questionne l’article. Et "les producteurs américains d’huiles de schiste peuvent-ils vraiment produire 15 Mbj ?"
Le pétrole conventionnel décline depuis 2008
Après la chute des cours du pétrole en 2014 liée au bras de fer entre l’Opep et les producteurs d’huiles de schiste américains sur les parts de marché, les investissements dans l’amont pétrolier (exploration – production) ont été presque divisés par deux entre 2014 et 2016, avant de renouer avec une croissance modérée en 2017. En 2018, ils restaient inférieurs de 40% à ceux observés en 2014. Une baisse tempérée par la baisse des coûts de ces procédés, qui permet de la réduire à l’équivalent de 12% des investissements dédiés avant la chute des prix.
Dans le détail, les compagnies pétrolières ont particulièrement réduit leurs investissements d’exploration, dont la part est passée de 20% des budgets d’investissement en 2010 à 10% en 2018, selon l’AIE. Les fonds disponibles ont été redirigés vers l’optimisation de la production sur les champs déjà identifiés.
Ces cinq dernières années, le taux de succès (forages productifs) de l’exploration pétrolière est tombé à 6%, pour 154 puits et un coût de 11 milliards de dollars, selon Westwood Global Energy. Les nouvelles découvertes sont, en outre, d’une taille moyenne bien moindre : de 500 à 1000 millions de barils équivalent pétrole il y a quarante ans, elles sont tombées entre 50 et 100 Mb ces cinq dernières années, pour atteindre un plus bas de 57 Mb en 2018, calcule Westwood Global Energy. Environ 81% des gisements conventionnels en production sont entrés dans leur phase de déclin, avec un taux de déplétion des puits compris entre 3% et 9% par an.
En outre, les risques géopolitiques restent élevés dans plusieurs régions productrices de pétrole. C’est le cas au Venezuela, en Libye et autour du détroit d’Ormuz, en raison des tensions autour de l’Iran depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire. Ces risques pèsent sur les volumes de pétrole effectivement extraits.
Et l'Opep dans tout ça?
Il est une zone de production, dotée de larges de réserves et produisant en sous-capacité dont l’article ne quantifie pas la capacité de réaction à un resserrement de l’offre : l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et ses dix partenaires de l’Opep+, qui se sont accordés en décembre sur une baisse de production de 1,7 Mbj par rapport à octobre 2018.
L’essor des pétroles non conventionnels
Les pétroles non conventionnels (extra-lourds, pétrole de schiste) ont donc pris le relais de la croissance. La moitié des puits forés actuellement dans le monde sont dédiés à des ressources non conventionnelles. Aux Etats-Unis, les appareils de forage actifs se situent à 87,2% sur des puits horizontaux, caractéristiques des gisements d'huiles et de gaz de schiste.
Le pétrole de schiste peut-il doubler sa production ?
Les réservoirs de pétrole de schiste, exploités par fracturation de la roche qui renferme ce pétrole, ont pour particularités d’être plus rapidement mis en exploitation (le ramp-up d'un puits n’est que d’un à deux mois) mais d’arriver aussi plus rapidement en fin de vie. Leur production est réduite de 70% après un an d’exploitation, et de 90% après deux ans, selon l’AIE. Les Etats-Unis en forent environ 8000 par an (contre 15 500 avant la chute des cours), mais leur productivité a triplé en sept ans, à 647 barils par jour et par puits atteints en 2018.
Selon Pierre Hacquard, Marine Simoën et Emmanuel Hache, pour atteindre 15 Mbj en 2025 extraits des schistes américains, il faudrait que le scénario le plus optimiste (hausse du nombre de forages et de la productivité) se réalise. Loin de ce résultat, l’AIE anticipe un pic de production à 9 Mbj (en moyenne annuelle) en 2023, avec un chiffrage optimiste de 20 000 forages par an qui requiert déjà que les cours du pétrole remontent nettement. A court terme, l’AIE prévoit tout de même une production record de 9,14 Mbj en janvier.
Pour quelle rentabilité ?
Si les Etats-Unis ne doublent pas leur production de pétrole de schiste (dénouement le plus probable), seule l’émergence d’une production non conventionnelle importante dans d’autres pays pourrait permettre de répondre à la hausse de la demande de pétrole anticipée. Les potentiels les plus élevés en termes de ressources non conventionnelles sont en Argentine, en Chine et en Russie. Mais le modèle américain s’appuie sur plusieurs facteurs de réussite que ces pays ne regroupent pas : une consommation en grande majorité locale, la moitié des appareils de forage déjà présents sur leur sol, un large réseau d'infrastructures de transport et de stockage...
Et malgré ces forces, depuis le début de l’essor du pétrole de schiste aux Etats-Unis, le secteur n’a pas réussi à générer un cash-flow positif sur une année entière. En mai 2019, 90% des producteurs indépendants n’étaient toujours pas bénéficiaires, seules quelques majors au portefeuille avantageux réussissant ce tour de force.
Moins de carbone, donc moins de pétrole
La nécessaire décarbonation de l’économie pèse, elle aussi, sur les investissements dans l’amont pétrolier. Les banques et les fonds sont plus frileux à financer ce secteur (déjà bien moins rentable qu’il ne l’a été). A l’instar du fonds souverain norvégien, bâti sur le pétrole mais qui a récemment annoncé son retrait des entreprises d’exploration. Les grands groupes aussi ont pris des engagements zéro carbone (comme Total à l’horizon 2030), ou zéro fossiles (comme Engie) qui les poussent à rediriger leurs investissements vers d’autres activités, comme les énergies renouvelables.
Si les producteurs de pétrole ne réussissent pas à rehausser la production, et si la demande n'est pas rapidement amoindrie par le développement d'énergies renouvelables ou décarbonées, alors les cours du pétrole remonteront en flèche.
Puis suivront le coût du transport et ceux de la production à partir de matières fossiles (plastique, énergie…). Ce qui nourrira immanquablement l’inflation.